Démêler les biais acoustiques et sociaux dans la perception de la voix craquée : les effets de f0 et du genre perçu du visage sur les évaluations de voix crquée
Une étude de la façon dont la perception de la voix craquée est modelé par le f0 du locuteur et le genre perçu du locuteur.
Ce projet fait directement suite à mon étude précédente sur la production de voix craquée chez les locuteurs bilingues. Alors que ces travaux (ainsi que d’autres) ont montré que les voix masculines sont acoustiquement plus craquées que les voix féminines, le discours public depuis le début des années 2010 a de plus en plus présenté la voix craquée (‘vocal fry’) comme une caractéristique de la parole des jeunes femmes. Cette étude ((Brown & Clayards, 2026)) examine si cette apparente contradiction pourrait s’expliquer par des biais perceptifs (un biais acoustique de contraste de hauteur tonale ou un biais social de genre).
À l’aide d’un paradigme de guises appariées, des auditeurs d’anglais canadien ont évalué le niveau de voix craquée d’enregistrements vocaux identiques manipulés pour varier en f0 et associés à des visages féminins ou masculins. En contrôlant indépendamment les indices acoustiques et les informations sociales sur le locuteur, le plan expérimental permet d’isoler l’influence de chaque facteur sur les jugements des auditeurs. Les résultats montrent des effets importants de la qualité de voix et des effets modérés de la hauteur tonale : les voix véritablement craquées et de hauteur plus basse ont été systématiquement jugées comme plus craquées. Le genre du visage seul avait peu d’impact global. Cependant, une interaction subtile entre f0 et le genre du visage suggère que les auditeurs font appel à des prototypes de genre lorsque les indices sont ambigus : les voix de hauteur plus basse associées à des visages féminins ont été jugées légèrement plus craquées, tandis que les voix de hauteur plus élevée associées à des visages masculins ont reçu des évaluations de voix craquée plus élevées. Ces effets sont faibles et ne peuvent pas expliquer la déclaration répandue que les femmes utilisent davantage le vocal fry.
Combinés aux résultats sur la production, ces travaux remettent en question l’histoire dominante selon lequel la voix craquée serait principalement une caractéristique de la parole des jeunes femmes. Tant dans les données acoustiques de production que dans les expériences de perception contrôlées, les données en faveur de voix craquée menée par les femmes sont faibles ou absentes. L’écart semble plutôt se situer entre ces approches empiriques et les résultats des études sociolinguistiques impressionnistes et du discours populaire. Plutôt que de résoudre cette énigme, ces travaux en clarifient la portée et soulignent la nécessité de mieux comprendre comment de fortes perceptions sociales peuvent émerger malgré un soutien limité de la part des données acoustiques et expérimentales.
Les données et le code sont disponibles sur la page OSF. Ce projet a aussi été présenté à LabPhon20 (affiche) et l’article est publié en Laboratory Phonology.